À la fin des années 1820, à Dublin, une poignée de chrétiens prend une habitude qui, à l’époque, n’a rien d’anodin : se retrouver le dimanche, en dehors de toute Église officielle, pour lire la Bible, prier et prendre ensemble la cène, sans pasteur pour présider. Ils ne cherchent pas à fonder une dénomination. Ils veulent, disent-ils, se réunir au seul nom du Seigneur. De ce petit cercle naîtra l’un des mouvements évangéliques les plus féconds du XIXe siècle, celui des Frères de Plymouth, que le monde francophone appelle souvent « darbystes ».
Un contexte : l’Irlande et l’Angleterre des années 1820
L’Église d’Irlande et l’Église d’Angleterre sont alors des Églises d’État, liées au pouvoir politique. Bien des croyants sérieux, touchés par le réveil évangélique, s’y sentent à l’étroit : la communion y est ouverte à toute la population, la prédication dépend d’un clergé nommé, et les chrétiens de confessions différentes ne peuvent guère partager la table du Seigneur. Parmi ceux qui se posent ces questions à Dublin, on trouve le dentiste Anthony Norris Groves, le médecin Edward Cronin, le juriste John Gifford Bellett, et un jeune ecclésiastique anglican, John Nelson Darby.
Groves part dès 1829 comme missionnaire à Bagdad. Darby, lui, va devenir la figure centrale du mouvement. Né à Londres en 1800, d’abord formé au droit, il est ordonné dans l’Église d’Irlande et exerce dans une paroisse rurale du comté de Wicklow. Une chute de cheval, en 1827, l’oblige à une longue convalescence qu’il consacre à l’étude de l’Écriture. Il en sort convaincu que le chrétien est uni au Christ ressuscité et que l’Église, corps du Christ, ne se confond avec aucune institution humaine.
Pourquoi « de Plymouth » ?
Le nom vient d’Angleterre. Au début des années 1830, une assemblée se forme à Plymouth, dans le Devon ; elle grandit vite et dépasse le millier de personnes. Les gens de l’extérieur parlent des « frères de Plymouth », et l’étiquette demeure. Les intéressés, eux, préfèrent ne porter aucun nom particulier : ils sont simplement des frères en Christ. Le terme « darbystes » s’est imposé plus tard en Suisse et en France, où Darby a longuement séjourné et prêché à partir de la fin des années 1830.
Ce qui caractérise les Frères
Les assemblées de Frères partagent avec les autres évangéliques l’autorité de la Bible, le salut par la grâce et la nécessité de la conversion. Leur physionomie propre tient à quelques convictions.
- Se réunir au nom du Seigneur. Le verset de Matthieu 18.20 est leur charte : là où deux ou trois sont assemblés en son nom, le Christ est au milieu d’eux. L’assemblée locale n’a pas besoin d’autre fondement.
- La cène chaque dimanche. La « fraction du pain » est le centre du culte, célébrée chaque semaine dans la simplicité. Darby développe cette pensée dans Le culte selon la Parole.
- Pas de clergé. Il n’y a ni pasteur salarié ni liturgie fixée : les frères prennent la parole selon la conduite de l’Esprit, et les dons reçus servent toute l’assemblée.
- L’assurance du salut. Le croyant n’a pas à vivre dans l’incertitude : il est accepté en Christ. Henry Allan Ironside en a fait le sujet de Pleine assurance.
- Une lecture attentive de la prophétie. Les Frères distinguent nettement Israël et l’Église, et attendent le retour du Seigneur comme une espérance proche.
Ce dernier point a eu une postérité considérable. La manière dont Darby découpe l’histoire du salut en « économies » successives, et son attente d’un enlèvement de l’Église avant les jugements annoncés, ont largement inspiré ce que l’on appelle le dispensationalisme. La Bible de référence de Cyrus Scofield, parue en 1909, a ensuite diffusé ces vues dans une grande partie du monde évangélique américain, bien au-delà des assemblées de Frères.
Les divisions : 1848 et après
Un mouvement qui refuse toute structure centrale doit trouver ailleurs ce qui garde son unité, et la question a été douloureuse. Dans les années 1840, à Plymouth, des désaccords sur l’enseignement de Benjamin Wills Newton et sur la conduite de l’assemblée aboutissent à une séparation. En 1848, la question de savoir comment l’assemblée de Bethesda, à Bristol, devait se positionner vis-à-vis de ce conflit divise durablement le mouvement. Ceux qui suivent Darby deviennent les Frères dits « exclusifs », attachés à une discipline commune entre assemblées ; ceux qui suivent George Müller et Henry Craik deviennent les Frères « larges », dont chaque assemblée décide pour elle-même. D’autres séparations ont suivi parmi les exclusifs dans la seconde moitié du siècle. Chaque branche a sa lecture de ces événements ; il suffit ici de dire qu’ils ont pesé sur toute l’histoire des Frères.
Visages du mouvement
John Nelson Darby (1800-1882)
Infatigable voyageur, il a parcouru l’Europe et visité l’Amérique du Nord et d’autres continents, en laissant une œuvre écrite immense. Ses Études sur la Parole de Dieu parcourent toute l’Écriture livre après livre. William Kelly, qui l’a connu de près, rapporte dans Darby tel que je l’ai connu ce mot qu’il lui adressa un jour en souriant :
Vous écrivez pour être lu et compris ; je ne fais que penser sur papier.
Le même témoin le décrit vivant très simplement, réservant ses après-midi aux pauvres et aux malades.
John Gifford Bellett
Ami de Darby depuis les premières heures de Dublin, Bellett écrit avec chaleur et sobriété sur la personne du Christ. Le fils de Dieu en est un bon exemple : un livre de méditation plus que de controverse.
Charles Henry Mackintosh (1820-1896)
Enseignant irlandais, connu sous ses initiales C.H.M., il a rendu accessibles à un large public les vues des Frères sur l’Ancien Testament. Ses notes sur le Pentateuque, à commencer par les Notes sur le livre de la Genèse, voient dans les récits et les sacrifices autant d’images du Christ.
William Kelly
Érudit, auteur de nombreux commentaires, il a rassemblé et fait connaître les écrits de Darby. Plus jeune que lui d’une vingtaine d’années, il le rencontre pour la première fois à Plymouth à l’été 1845.
George Müller (1805-1898)
Figure des Frères « larges », il fonde à Bristol des orphelinats qui accueillent des milliers d’enfants, sans jamais solliciter de dons, en comptant sur la seule prière. Son Autobiographie raconte cette aventure de foi au jour le jour.
Et d’autres encore
George Vicesimus Wigram, dont on peut lire les Mémoires du ministère ; F. W. Grant, avec La Genèse à la lumière du Nouveau Testament ; Hamilton Smith et sa très claire Esquisse du livre de Néhémie ; Henri Rossier, auteur francophone d’Études sur la Parole ; et, plus près de nous, l’Allemand Christian Briem, dont Chrétien et heureux ? aborde la joie de la vie chrétienne.
Lire les Frères aujourd’hui
On peut ne pas partager toutes leurs positions sur l’Église ou la prophétie et trouver beaucoup à recevoir chez eux. Leur force tient à un amour réel de l’Écriture, lue en entier, comparée avec elle-même, et à une attention constante à la personne du Christ. Bien des chrétiens qui n’ont jamais fréquenté une assemblée de Frères ont appris à étudier la Bible avec leurs commentaires.
Darby lui-même n’est pas le plus facile d’accès ; Kelly le reconnaissait déjà, en notant que ses phrases chargées de parenthèses décourageaient les lecteurs novices. Mieux vaut sans doute commencer par Mackintosh, dont la lecture de la Genèse ou de l’Exode est vivante et pastorale, ou par Hamilton Smith, très clair sur les livres historiques. Le récit de Müller convient à qui cherche un témoignage plutôt qu’un exposé. On viendra ensuite aux Études sur la Parole de Dieu de Darby, dont le format pdf facilite la consultation à côté d’une Bible ouverte, pour suivre un livre biblique chapitre après chapitre.
