Le Commentaire sur l’Évangile de Saint Jean de Frédéric Godet : lire Jean comme un témoin

Il existe des livres qu’on lit d’une traite et d’autres qu’on habite. Le Commentaire sur l’Évangile de Saint Jean de Frédéric Godet appartient à la seconde famille. Le théologien neuchâtelois (1812-1900) l’a fait paraître pour la première fois en 1863 et n’a cessé de le reprendre jusqu’à la fin de sa vie : la révision du volume d’introduction a été achevée quelques semaines avant sa mort, et c’est son fils Georges qui en a signé l’avant-propos en mars 1902. On tient donc entre les mains le dernier état d’un travail de plus de trente-cinq ans sur le quatrième évangile.

Une question posée dès la première page : Jean est-il un témoin ?

Pour comprendre ce commentaire, il faut se souvenir de son époque. Au XIXe siècle, une grande partie de la critique universitaire, de Bretschneider à Baur et à l’école de Tubingue, tenait l’évangile de Jean pour une œuvre tardive, plus philosophique qu’historique, où les récits ne seraient là que pour illustrer une idée. Godet prend cette thèse au sérieux et lui répond sur son propre terrain, pièce par pièce. Sa conviction tient en une phrase, qu’il écrit en commentant la conclusion de l’évangile (20.30-31) :

Il n’est pas un philosophe, mais un témoin ; son œuvre d’historien fait partie de son ministère apostolique.

Toute l’entreprise découle de là. Si Jean est un témoin, ses récits ont un ordre qui vient de l’histoire elle-même, et ses discours rapportent ce que Jésus a dit. Godet le défend déjà à propos des trois premiers évangiles, dont il refuse de faire de simples copies les uns des autres : « Leurs écrits sont des ouvrages historiques, non des calques. » Le lecteur n’est pas obligé de le suivre sur chaque point de critique, mais il sait d’emblée d’où parle l’auteur.

Le plan de l’ouvrage

L’introduction historique et critique

Le premier ensemble est un livre à lui seul. Godet y retrace d’abord la formation des évangiles, puis l’histoire des discussions sur l’authenticité du quatrième, en trois séries : les adversaires, les défenseurs, les partisans de « moyens termes ». Suit une vie de l’apôtre, qui suit Jean de la maison paternelle jusqu’à l’Asie Mineure et à sa mort. Viennent ensuite l’analyse de l’évangile, son style, sa relation avec l’Ancien Testament, et enfin les questions d’origine : le temps, l’auteur, le lieu, l’occasion et le but. Le tout se referme sur un résumé des conclusions et un supplément.

Le commentaire suivi

Le commentaire proprement dit s’ouvre par trois études préalables : la conservation du texte, le plan de l’évangile et son titre. Le prologue (1.1-18) reçoit un traitement à part, en trois sections que Godet résume ainsi : le Logos, le Logos méconnu, le Logos reçu. Puis le récit est suivi en cinq parties, jusqu’à la conclusion de 20.30-31, et le chapitre 21 est étudié en appendice. Pour chaque passage, le texte biblique est donné, puis expliqué mot à mot, avec les variantes, l’examen des interprétations concurrentes et, souvent, une page de synthèse.

La clé de lecture : la foi et l’incrédulité

Ce qui fait la valeur durable du livre, c’est sa lecture du plan de l’évangile de Jean. Après avoir passé en revue les divisions proposées avant lui (Lampe, Bengel, de Wette, Baur, Luthardt, Reuss et d’autres), Godet discerne trois fils qui courent ensemble d’un bout à l’autre du récit : la révélation de Jésus comme Messie et Fils de Dieu, la naissance et la croissance de la foi chez les disciples, le durcissement parallèle de l’incrédulité. D’où cinq étapes : la foi naît et l’incrédulité s’éveille (ch. 1 à 4) ; l’incrédulité l’emporte au sein de la nation (ch. 5 à 12) ; la foi des disciples atteint son sommet dans les derniers entretiens (ch. 13 à 17) ; l’incrédulité se consomme dans la Passion (ch. 18 et 19) ; la foi parvient à sa plénitude avec la Résurrection (ch. 20). Pour lui, cette ordonnance n’a rien d’un échafaudage théologique :

Il n’y a dans cette ordonnance rien de systématique, rien de factice. C’est la photographie de l’histoire.

Il l’illustre par une page étonnante, presque un poème, où il compare l’évangile à une journée de printemps : le soleil se lève, l’orage monte et éclate à midi, puis le ciel se dégage le soir. Ce genre de page, on ne l’attend pas dans un ouvrage savant, et c’est ce qui le rend si attachant. La même lecture éclaire la fin du livre : si Jean ne raconte ni le baptême de Jésus ni l’ascension, ce n’est pas qu’il les ignore, c’est que son récit s’arrête là où la foi des disciples est complète, dans la confession de Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

Ce que le lecteur y gagne

D’abord, une familiarité réelle avec le texte. À force de suivre Godet verset par verset, on remarque ce qu’on ne voyait pas : les liaisons entre les scènes, la progression des titres donnés à Jésus, la façon dont chaque séjour à Jérusalem resserre le conflit. Sur le prologue, il montre que le verset 14 (« La Parole a été faite chair ») en est le centre et que la notion de Logos n’est pas une idée philosophique plaquée sur l’histoire, mais le fruit de ce que Jean a contemplé en la personne de Jésus.

Ensuite, une leçon de méthode. Godet expose loyalement les opinions qu’il combat, cite ses adversaires, leur reconnaît du talent quand ils en ont, puis montre où le texte leur résiste. Le prédicateur y trouvera de quoi préparer une série sur Jean ; l’étudiant, un état très complet du débat critique du XIXe siècle ; le lecteur attentif, un accompagnement solide pour une lecture lente de l’évangile, chapitre après chapitre.

Les difficultés, sans détour

  • La longueur. L’ensemble dépasse le demi-million de mots. Personne ne lira ce commentaire de la première à la dernière ligne en quelques semaines ; il se consulte passage par passage, au rythme de sa propre lecture de Jean.
  • La technicité. Les mots grecs, les variantes du texte et les noms de savants allemands abondent. Le lecteur qui ne connaît pas le grec peut sauter ces remarques sans perdre le fil, mais il doit le savoir avant de commencer.
  • L’âge du débat. Les adversaires que Godet réfute sont ceux de son siècle. Ses arguments restent instructifs, mais l’état de la recherche a changé depuis, et certaines discussions n’intéresseront que les curieux d’histoire.
  • Une christologie discutée. L’avant-propos en témoigne : la manière dont Godet comprend l’abaissement du Fils, la « kénose », a été vivement critiquée, et son fils prend la peine d’en discuter. Le lecteur gagnera à garder l’esprit en éveil sur ces passages.

Par où commencer ? Le plus simple est de lire d’abord les pages sur le plan de l’évangile et les considérations générales sur le prologue, puis d’ouvrir le commentaire au chapitre qu’on est en train de méditer. L’introduction critique peut attendre ; elle prendra tout son sens plus tard.

Epub ou pdf, et pour aller plus loin

Le format numérique change beaucoup la pratique d’un tel ouvrage : la recherche plein texte permet de retrouver en un instant un verset ou un nom. La version epub du Commentaire sur l’Évangile de Saint Jean convient à la liseuse et au téléphone, pour accompagner une lecture quotidienne. La version pdf du Commentaire sur l’Évangile de Saint Jean sera préférée pour l’étude sur ordinateur, la préparation d’une prédication ou l’impression de quelques chapitres.

Ceux qui auront pris goût à la manière de Godet poursuivront avec son Commentaire sur l’épître aux Romains, l’autre grand commentaire qui a fait sa réputation, ou avec La personne de Jésus-Christ, qui prolonge la question au cœur de l’évangile de Jean : qui est celui dont il rend témoignage ? Dans tous les cas, le meilleur usage de ce commentaire reste le plus simple : ouvrir l’évangile, lire un chapitre, puis laisser Godet le relire avec nous.

Couverture du Commentaire sur l’Évangile de Saint Jean de Frédéric Godet

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